(magazine)

Le roi Imaret

Elle aurait pu s’offrir une île. Elle a préféré sauver un monument historique ottoman à l’abandon. Depuis, Anna Missirian gère avec cœur et passion l’hôtel le plus luxueux et le plus atypique de Grèce.

A Kavala, personne ne va ! Kavala, c’est une petite ville de province au nord de la Grèce. Tout au plus, on s’y arrêtera pour faire une étape sur la route d’Istanbul. Le Guide bleu nous apprend qu’ici est né Méhémet Ali le Grand, célèbre pacha ottoman qui a fondé l’Egypte moderne après avoir affronté les troupes de Bonaparte. Il paraît aussi qu’une femme fortunée vient de transformer un curieux monument, l’Imaret, un ancien hospice, en superbe hôtel de charme.

Nous quittons ainsi l’antique via Egnatia et dégringolons jusqu’à la mer Egée. Sur les collines de Macédoine, Kavala s’enroule en amphithéâtre autour de sa baie. En cette fin de matinée, le cœur de la ville pulse frénétiquement entre les pêcheurs qui rentrent au port, les échoppes qui débordent de babioles, les rues animées. La ville dégage un irrésistible parfum d’Orient. Direction la vieille ville, accrochée sur son éperon rocheux. Trottoir de gauche de la rue Poulidou, des bars branchés côtoient de petites tavernes traditionnelles. De l’autre côté, s’étire immense et discrète la façade rose abricot de l’hôtel. À peine la porte poussée, nous voilà happés par un autre monde. Un monde de calme, de douceur, de raffinement. Hypnotisés par la forêt de coupole qui ondule devant nous comme au palais de Topkapi, enivrés par les effluves des orangers et des plantes aromatiques, bercés par une enveloppante mélodie orientale mêlée à la musique de l’eau des fontaines, nous retenons notre souffle. Lorsque nous suivons la jeune fille de service et descendons dans la cour, nous sommes avalés par ce monument aussi sobre que majestueux.

Nous ne tardons pas à faire la connaissance de la maîtresse des lieux. Grâce à son français parfait, son élégance, son ton direct et impertinent, sa passion pour l’histoire et l’Egypte, Anna Missirian nous fait entrer dans l’intimité de l’Imaret. Comment devient-elle hôtelière, quand elle gère aux quatre coins du monde une grande société de tabac ? « Fille de capitaine, j’ai grandi aux côtés de l’Imaret qui me fascinait. Lorsque j’ai décidé de revenir m’installer dans ma ville natale, je n’ai eu qu’une obsession : sauver l’Imaret. » L’affaire n’est pas mince. Nous sommes en Grèce, mais cette vaste fondation pieuse, offerte par Méhémet Ali Pacha en 1817 à sa ville, appartient toujours à l’Etat égyptien. Cinq ans de négociations et toute la détermination d’Anna Missirian sont nécessaires pour venir à bout des réticences de l’Egypte. Pour la restauration, c’est avec le conseil général des Antiquités grecques qu’il lui faut composer, car l’Imaret est classé monument historique. Paradoxe : l’architecte grec préconise de lisser le monument, de lui faire perdre son âme, en installant des ascenseurs partout, en fermant les colonnades pour climatiser les galeries, en nivelant les chambres. Mais Anna Missisrian veille. « J’étais à l’écoute de l’Imaret. Je ressentais ce qui était bon et mauvais pour lui », confie-t-elle Les travaux sont simplifiés, pour retrouver l’esprit du lieu, comme la couleur originale des murs, rose abricot, plutôt qu’un blanc cassant et cycladique qui n’avait rien à faire ici.

Le soir, Anna Missirian nous invite à sa table. Sur la terrasse du restaurant qui domine le port, nous nous délectons d’une cuisine méditerranéenne raffinée. Une table bruyante attire les foudres de notre hôtesse. Ça ne colle pas avec l’esprit de l’Imaret nous fait-elle comprendre. Tout comme lorsqu’un Russe commande une assiette de spaghettis couronnée d’une boule de glace vanille. Elle donne l’ordre de refuser. Effectivement dans le décor, ça ferait désordre. Au même moment, le serveur pose délicatement devant moi une jolie dorade sauce safran. Anna Missirian nous confie : « Ici le client n’est pas le roi, le roi c’est l’Imaret ! » Son regard bleu glacier planté dans mes yeux me dit qu’elle ne plaisante pas… jusqu’à ce qu’elle ajoute dans un éclat de rire : « Et moi je suis la reine ! » Derrière son épaule, le soleil vient de disparaître tirant à lui toutes les couleurs de la terre dans un ciel flamboyant.

Difficile de prendre la mesure de l’Imaret. On déambule sous les arcades, longe les cours intérieures. On tourne autour de la piscine en mosaïque bleue de Murano, fasciné par cette cour qui tend son miroir d’eau au monument pour qu’il se mire. Oui, Imaret, tu es le plus beau ! Le reflet des colonnades, de la grande coupole et de la fontaine à ablution danse sur l’onde, que j’irise de mes pas, l’eau jusqu’à la taille. Un majestueux cyprès bicentenaire garde toute sa contenance, malgré la glycine géante qui le vampirise. Elle s’enroule, telle une liane, autour de sa ramure sombre qu’elle mouchette de ses feuilles vert tendre et de jolies fleurs mauves. Le jardinier m’apprend que ces deux arbres se sont enlacés pour la vie.

De retour dans notre chambre, le personnel aussi discret qu’efficace a préparé notre lit pour la nuit et multiplié les petites attentions. Ballotin de chocolat, ramequins de yaourt frais, brins de lavande posés sur nos draps dépliés : voilà de quoi sombrer voluptueusement dans les bras de Morphée… Sur la table de nuit, une carte nous annonce pour demain un soleil éclatant et des températures douces.

Qu’allons-nous faire de notre journée ? Reprendre la route ou goûter encore aux délices ottomanes ? Il y a tant à faire. Déambuler dans la veille ville et grimper jusqu’à sa citadelle byzantine, naviguer jusqu’à l’île de Thassos et se prélasser sur ses plages de sable fin ou se régénérer dans l’authentique hammam oriental de l’hôtel…

« Que vous partiez ou que vous restiez, vous devez découvrir le secret de l’Imaret », nous confie Anna Missirian. Et nous voilà entraînés dans la grande cour par le maître des bains. Derrière une porte dérobée, nos yeux s’adaptent rapidement à la pénombre animée par la lueur chatoyante des bougies se reflétant sur l’eau. Voici donc le ventre de l’Imaret. L’ancienne citerne s’est métamorphosée en piscine intérieure où le plus magique et enveloppant des bains nous attend. Lovés dans l’une des deux alcôves tapissées de mosaïques bronze, nous nous laissons bercer par le silence. La tête embrumée par les vapeurs d’huiles essentielles, notre décision est prise : Istanbul attendra.
De Kavala, on ne repart pas…

L'hôtel Imaret à Kavala
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L'hôtel Imaret à Kavala
(carte)

(y aller)

Kavala se trouve à 150 km à l’est de Thessalonique, la seconde ville de Grèce. Elle possède un aéroport (Megas Alexandros).

(carnet d'adresses)

Hôtel

L'Hotel Imaret
6 Th. Poulidou, 65110 Kavala
réserver
tel: + 30 2510 620151

Restaurants

La maison de Méhémet Ali Pacha
Tout juste inauguré, ce restaurant gourmet s’affiche comme le meilleur de la région. Toutes les saveurs de la Méditerranée orientale s’invitent dans cette riche demeure balkanique qui a vu naître le célèbre Pacha. L’autre trésor d’Anna Missirian.

Excursions

L’île de Thassos Plages de sable blanc, tavernes de poisson les pieds dans l’eau, superbe site archéologique fouillé par l’Ecole française d’Athènes. Le must : faire le tour de l’île en voilier ou vedette privés. L’île se trouve en face de Kavala.

Le Mont Athos
Se retirer du monde sur une péninsule montagneuse et sauvage d’une rare beauté, habitée exclusivement de moines et d’anachorètes. La république monastique n’est accessible qu’à la gent masculine. L’hôtel peut s’occuper des démarches pour obtenir le laissez-passer.

En combiné avec Istanbul
Kavala offre une belle introduction au charme de la vile impériale et son mélange d’Orient et d’Occident. Anna Missirian recommande l’hôtel Istanbul Four Seasons pour prolonger le rêve Imaret.